07/08/2013

La maison de la Cité

Saint-Malo.
 
 
 
 
L'embouchure de la Rance.
 
La "Maison de la Cité", sur le promontoire de la cité d'Aleth, en Saint-Servan, lequel surplombe l'anse Solidor et est ponctué d'un marégraphe.

La même maison familiale, à l'époque isolée sur la cité. Au début du XXème siècle, le voisin le plus proche prétendait résider entre l'historien Louis Duchesne (1843-1922)  et la célèbre chanteuse réaliste Suzy Solidor (1900-1983), deux figures malouines.



Suzy Solidor en 1938, la fameuse garçonne des Années folles
 (photographe anonyme, domaine public).


L'île de Brizeux, au milieu de la ria, depuis la maison familiale des "Côtières".


La vue sur la ria de la Rance et sur Dinard depuis les hauteurs de la maison.


Depuis la maison, le panorama sur l'embouchure de la Rance, avant le surréaliste barrage gaullien !


Le jardin.


L'entrée du cabinet de travail de Louis Duchesne dans la maison de la Cité, appelée à son époque "Les côtières".

Le cabinet de travail de Louis Duchesne, avec à gauche la crédence datée de 1622 et signée d'un "Jean Guillou" et à droite son bureau, aujourd'hui à Rennes.
Au dessus, un buste en bronze représentant Louis Duchesne. Aujourd'hui, depuis son inauguration en juillet 1995 par l'inamovible député-maire malouin René Couaneau, le buste  trône dans le petit jardin public jouxtant la Place Monseigneur Duchesne et donnant sur la plage des Bas Sablons, en Saint-Malo, dominée par l'ancien sémaphore. Longtemps propriété de la famille, il avait été judicieusement offert à la municipalité de Saint-Malo par le docteur Paul Miniac (1928-1995).



Le cabinet de travail de Louis Duchesne et une oeuvre sur papier représentant "Démonette" sa petite chatte noire. Démonette, autre trait d'humour du facétieux prélat.

La famille Miniac vendit cette maison après la seconde guerre mondiale. Quelques années après leur acquisition, les nouveaux propriétaires y moururent, victimes d'une intoxication accidentelle au monoxyde de carbone... 

Aujourd'hui, cette maison aux volets bleus est entourée d'une théorie d'autres coquettes résidences sur le chemin de la corderie donnant sur la place où se déroule Solidor en peinture.
 
La Maison de Mgr Duchesne in Journal des Débats, 1924 :

"Elle est bien connue et même populaire dans tout le pays de SaInt-Malo cette petite maison de la Cite, à Saint-Servan, Mgr Duchesse venait, chaque année,, de juillet à octobre, passer ses vacances, quand il était directeur de l'Ecole française d'archéologie à Rome.

M. R. Doumic, saluant à l'Institut la mémoire de l'illustre, rappelait, avec quelle joie Mgr Duchesne aimait à voir fumer la cheminée de sa chère maison. Ancien corps de garde, datant au moins du milieu du dix-huitième siècle, petit logis anagé sans grand confortable, mais admirablement expose en plein Sud et dominant l'estUaire de la Rance, cette maisonnette sans étage, toute blanche, avec des persiennes jaunes, a pour accès un étroit chemin de ronde. Près de l'entrée, deux lauriers-tins, trois sapins et un petit figuier ombragent une tonnelle étroite.
C'est que Mgr Duchesne se plaisait a. recevoir quelques amis fidèles et discrets. Il venait, !e plus souvent, leur ouvrir la porte, dès qu'il les avait aperçus gravissant la petite ruelle .du Solidor; il
les accueillait, les mains tendues,' les paumes écartées, dans un geste qui lui était familier~ à moins que Mme Rosa, son intendante, n'ait devancé Monseigneur, installé déjà dans la salle verte, une jumelle à la main, pour suivre les évolutions des vedettes faisant le service de Dinard et des fins voiliers qui remontent la Rance aux heures de la marée.
La petite maison à, hélas perdu son maître depuis plus de deux ans,'et ce fut pour la dernière fois, à la mi-octobre l921, qu'il ~uitïa' sa ~chère r'etral'tè servannaise. H en franchissait à nouveau le seuil, mais sans vie cette fois, par un brumeuse soirée, le 2 mai 1922. On sait qu'il mourut à Rome, le 2l avril précédent.
Le mauvais état du toit, le délabrement  de plusieurs cloisons et même le peu de solidité de certains murs ont contraint la famille de Mgr Duchesoe à restaurer l'ancien corps de garde mais la maison conserve assez bien son aspect primitif; rien d'essentiel n'a été changé ou déplacé des mains pieuses y ont réuni quelques souvenirs C'est bien toujours la maison de l'évoque de Saint-Servan comme l'appelait le peuple de cette ville.

Lundi 21 juillet, elle a eu de nombreux visiteurs; elle en a même vu, en quatre-vingts minutes, plus qu'elle ne recevait en trois mois, quand l'érudit académicien s'y reposait avec complaisance. Mais ces visiteurs les membres de la Société d'Histoire et d'Archéologie de Saint-Malo, ne furent ni bruyants, ni Indiscrets; leur visite ressemblait a un pèlerinage; aucun discours ne fut prononcé; on entendit, avec émotion, quelques explications, très simples, qui furent données par les parents de Mgr Duchesne et par des. amis, dont la voix tremblait un peu en évoquant les choses du passé. On examina avec intérêt, dahs le cadre familier l'excellent prêtre aimait à les voir, tous ces objets qui parlaient de lui, de sa personne qui s'effaçait toujours, et de ses œuvres qu'il ne citait pour ainsi dire jamais.
Voici le cabinet de travail, avec sa table bien nette, la chaise basse il s'asseyait pour écrire, le menton tout près du papier, en face de la célèbre gravure de Munckasy  XX. Pie IX et Léon XIII sourient dans leurs, cadres 6h trouve ces épreuves dans tous les presbytères à portée de la main, deux atlas, ceux de Stieler et Spruner. Un buste en bronze, signé Paul Roussel, surmontant un bahut ou Mgr Duchesne conservait des fiches, le représente en 1900. Aux murs, un crayon rehaussé de couleurs Démonette. Est-ce la chatte de Barbey d'Aurevilly ?
Une photographie de Louis Duchesne a dix-sept ans~ alors qu'il était élève à l'école Saint-Charles, de Saint-Brieuc l'air méditatif un peu de tristesse passe même sur le visage de cet adolescent qui pense, sans douté, au pays natal et à ses escapades en mer avec les gamins du port.
Dans l'ancienne salle à manger, convertie en bibliothèque, quelques belles études de M. Corabeuf nous montrent un Duchesne sexagénaire. Des photographies, prises au cours de ses voyages en Grèce et en Asie Mineure, orneront bientôt cette Dièce. Voici, déià. une aquarelle, Le Khan à Bouldour, de 1878, de M. Max Collignon, le dessinateur du voyage scientifique, voyage qui fut très pemMc à la petite caravane de savants et dont M.  Collignon a fait un récit très vivant dans la
RD2M ( premier janvier -  15 avril 1880).
Incidemment, on y est parle d'Antonio, ce jeune Grec qui voulut suivre l'abbé Ducheshe, rentrant en France. Quelques personnes de Saint-Servan se souviennent encore d'Antonio II 'occasionna même certains ennuis à son maître vêtu le p!us souvent d'un costume national grec acheté à Marseille, Antonio avait du succès auprès des petites bonnes de Saint-Servan. Une photographie, prise a Dinard, le représente en soutanelle brodée. Il portait, quelquefois, une sorte de yatagan. H s'avisa, un jour, dans une auberge de Dinard, de brandir nu, ce yatagan; pour couper une miche de pain Les spectateurs, aSoies, avaient appelé tes gendarmes. L'abbé Duchesne dut se séparer d'Antonio, qui devenait vraiment trop extravagant; il lui trouva une place dans le personnel domestique d'une ambassade. La photographie d'Antonio est toujours.
En souvenir de ce voyage en Grèce sont disposés sur une petite taMe, le moulin à café turc, la cafetière, la petite tasse en cuivre jaune qui servirent à l'abbé Duchesne durant l'expédition tout auprès !e casque coionia!, qui le protégeait du soleil de l'Egypte le voici à la maison de Mariette,'agitant une sorte de chasse-mouches. Des livres sur une bibliothèque tournante des oeuvres de M. Maurice Donnay et de M. André Beaunier voisinent avec des ouvrages d'un intérêt tout local
dans an placard, converti en bibliothèque vitrée, sont rangées les oeuvres de Mgr Duchesne, la collection complète du ; entre les feuillets, on dé- couvre des notes manuscrites l'une semble Importante'; elle a trait aux origines de l'Eglise d'Edesse c'est une critique de thèse tout auprès, le fameux petit cahier lithographié par Blanc Pascal.
~OM~ ~tM~O!r<' ~Cf~M~MP ~C~~< à ~co~-SM~? de Pan~. Dans le même meuble, une assez belle édition de J~~r PoH~/<c~M, de Joannes Vignolius, Rome, Bernabo'' 1724. Auprès, use vingtaine de pauvres petits livres de. prix décernes à Louis Duchesne, élève du collège de Saint-Servan, et conserves par sa soeur aînée/Mme CoIas-Duchesne, décédée six mois après lui, à l'âge de quatre-vingt-sept ans.
Très curieuses aussi les photographies qu'il conservait dans son tiroir avec un soin jaloux il indiquait au dos la date et le lieu ou elles avaient été prises et le nom de ceux qui y 6guraent, camarades d'études, élèves de l'Ecole française d'archéologie, compagnons de voyage, touristes et passants. Voici le XX/ Tout en haut, M. Bertaux, en bas M. Georges Goyau (XX3-l894). Sur d'autres épreuves, MM. Rambaud, Merlin, J. Zeiller, de Manteyer, Fabre, etc.
Quand le maître y ngure, il conserve toujours la même pose les bras croisés, mais il bouge et les traits sont généralement brouillés. Il est mieux ~-M, quand il s'entretient à Castello di Cesare avec la princesse Borghèse le voici expliquant, du bout de son ombrelle, une sculpture de la basilique Emilla à M. Paul Deschanel. En juin 1914, il prend part à un pique-nique et devise avec M. le marquis de San-Guiliano et M. le comte Primoli il donne, au Forum, 'des 'expli'cations à M. Leygues.
Il  y a des instantanés bien curieux une petite épreuve le montre auprès du cardinal Mathieu ce prince de l'Eglise fait le salut militaire et Mgr Duchesne, très amusé, rectifie la position  par un ticket de chemin de fer passé sous le ruban de son chapeau, habitude de voyage dit M. Miniac, son neveu nous le voyons encore, en conversation très animée, avec un cardinal italien, "son ami des mauvais jours ".
Son ancienne chambre, si modeste, a été transformée en petit salon il est orné d'un beau pastel par Mme la baronne Lambert (Salon de 1911). En face, un agrandissement photographique de Mme
Duchesne mère, une femme excellente dont la conversation enjouée et spirituelle n'était pas toujours sans malice. Comme pendant, une reproduction photographique d'un portrait du jeune abbé Duchesne, professeur à Saint-Charles de Saint-Brieuc, et une copie du portrait de Mgr Duchesne
par la princesse Olga Basiatinsky, dont l'original serait en possession de M. Sasonow, ancien ministre des affaires étrangères de Russie.  ( NB : Sergueï Dmitrievitch Sazonov (en russe : Сергей Дмитриевич Сазонов ; 10 août 1860 - 25 décembre 1927 à Nice) est un diplomate et un homme politique russe, ministre des Affaires étrangères de la Russie impériale de 1910 à 1916.)

Sous une vitrine d'angle, des croix, des .rubans de moire rouge et  de ois~violette, -une. médaille d'argent offerte par Léon XIII à  l'abbé Duchesne; après son voyage en Angleterre, nous le voyons à Cambridge, en juin 1896, sous le bonnet carré de docteur honoris causa, avec M. Elie Berger, grave et soucieux sous la robe d'apparat. Voici encore des médailles commémoratives et des plaquettes de bronze et d'argent, XX 26 , par Hippolyte Lefebvre, et  un XX, le maître et l'ami, par A. Sirietti.
Mais les heures passent, la lumière crue de l'après-midi a fait place à une teinte plus douce la Rance, au pied de la falaise s'abrite la maison, est gcnnée par la mer montante les petites barques dont
Mgr Duchesne aimait à suivre, de sa tonnelle ou de la fenêtre de son cabinet de travail, les gracieuses évolutions, traversent l'estuaire du neuve et se perdent bientôt dans une brume légère, derrière les frondaisons vertes de la Vicomté. Elles passeront, dans quelques instants, le long de la rive droite, sous la falaise boisée ou Mgr Duchesne repose depuis le 7 juin 1922 de la terrasse de la petite maison de la Cité on ne voit pas le cimetière du Rosais, appelé, quelquefois, XX le promontoire de la Roche aux Mouettes masque la sépulture de l'historien de l'Eglise mais les grands arbres qui ombragent sa tombe élèvent leurs panaches au-dessus de la petite colline qui domine la Rance, et la pensée des pèlerins- visiteurs se réjouit à 'a fois de la grâce harmonieuse du paysage du souvenir impérissable de celui qui l'a animé. "
Etienne Dupont.